Entre mars et juin 1933 dans plus de vingt villes allemandes, des livres sont brulés en public. Plusieurs dizaines de milliers d’œuvres littéraires et scientifiques d’auteurs juifs, de gauche, libéraux et pacifistes deviennent proie des flammes. Dès cette année, l’exil des écrivains et intellectuels allemands commence. Entre 1933 et 45, plus de 2.500 écrivains quittent l’Allemagne.
Beaucoup d’entre eux vont à Paris, qui devient rapidement un des
centres de la résistance intellectuelle au nazisme à l’étranger. Malgré
des convictions politiques parfois fort divergentes, la très grande
majorité des exilés fait cause commune contre la barbarie nazie et
participe à des manifestations de protestation et d’information. Les
actions les plus remarquées sur le plan international sont
Un des inspirateurs et organisateurs les plus actifs de ces deux manifestations était l’écrivain Alfred Kantorowicz. Esprit indépendant, juif et communiste, il avait toutes les raisons du monde pour quitter l’Allemagne nazie. Il s’exile en France, s’évadé aux États Unis, après la guerre retourne en Allemagne de l’est, et finalement – après 13 années dans la République Démocratique d’Allemagne – il s’enfuit en Republique Fédérale.
Le fonds de la Bibliothèque des livres brûlés est constitué de documents réunis par des écrivains et journalistes communistes en exil, qui avaient l’intention de publier un « Livre Brun sur l’incendie du Reichstag et la terreur hitlérienne » – une documentation volumineuse et détaillée. Ces matériaux seront le stock de base des Archives antifascistes internationales, qui seront classées et conservées dans la chambre minuscule de Alfred Kantorowicz, très probablement à l’Hotel Helvetia à Paris, rue de Tournon.
Sans doute c’est ici, où Kantorowicz a l’idée de fonder la Bibliothèque et de transformer la date du premier autodafé en une journée d’honneur pour le livre libre. Il semble certain que son idée est inspirée par une lettre ouverte que Romain Rolland a adressée à un journal allemand, une condamnation sans appel des autodafés nazis.
En fait, Romain Rolland est un des présidents d’honneur du « Comité d’initiative pour la fondation d’une Bibliothèque allemande des livres brulés », qui est constitué bientôt, à son côté André Gide et Lion Feuchtwanger. Heinrich Mann – pendant les premières années un des porte-parole des exilés en Europe – en est le président, Kantorowicz le secrétaire général, responsable entre autres de représenter la Bibliothèque à extérieur.
Début 1934 déjà, le comité lance un appel à donner des livres à la Bibliothèque. Beaucoup d’émigrés allemands et de citoyens français proposent leurs Bibliothèques privées, certains en donation, d’autres en prêt. Leurs motivations semblent d’être diverses : Pour les uns, c’est un geste de soutien à la Bibliothèque, pour d’autres, il s’agisse plutôt sauver leurs livres, parmi lesquels des éditions rares ou précieuses.
En Angleterre, une société de sponsors se constitue, the « Society of the Friends of the Library of the Burned Books ». Très rapidement, elle compte plusieurs milles de membres ; elle soutiendra la Bibliothèque par d’importants dons en argent.
Evidemment la mansarde de Alfred Kantorowicz n’est plus le lieu approprié pour un projet de cette envergure. C’est pourquoi le Comité loue en automne 1933 un atelier de deux étages, dans le 13eme Arrondissement de Paris, 65 boulevard Arago.
Ici on installe la Bibliothèque. Elle inclut
À son inauguration la Bibliothèque comprend déjà 11.000 livres – plus tard ce seront presque 20.000. Au fil du temps on recueille et enregistre 200.000 coupures de journaux, classées sous 700 rubriques, des milliers de tracts, brochures interdites, pamphlets et autres documents de la lutte contre le fascisme hitlérien, et des collections complètes des plus importants journaux nazis, de l’annee 1933.
L’inauguration de la Bibliothèque se déroule le 10 mai 1934 – au premier anniversaire du point culminant de l’autodafé en Allemagne. Le comité veut ainsi démontrer que les livres brulés ne sont pas perdus, mais qu’elles demeurent accessibles. C’est la première manifestation de l’émigration allemande intellectuelle en exil, et beaucoup de personnalités internationales envoient des adresses de solidarité.
La presse nazie réagit très violemment à l’inauguration et appelle la Bibliothèque (je cite) «un des instruments les plus dangereux, duquel se sert le juif dans la lutte idéologique ( « geistig ») contre la nouvelle Allemagne» (fin de la citation).
Rapidement la bibliothèque devient un centre intellectuel de l’exil, elle est un lieu de débats d’éclaircissement et d’informations. De nombreux écrivains, scientifiques, journalistes et étudiants profitent de ses archives, et y travaillent.
Mais la bibliothèque est aussi un centre culturel : Les exilés y organisent d’expositions sur la littérature allemande, des pièces de théâtre, des expositions d’art, des lectures, des soirées de chansons et de danse.
Par ailleurs, la Bibliothèque sert même à quelques émigrés qui n’ont qu’un logement provisoire, de lieu de séjour chauffé et propre, ne serait-ce que pendant les heures d’ouvertures de 15 à 18 heures.
La Bibliothèque coopère étroitement avec une autre organisation d’écrivains en exil, à savoir l’Association de défense des écrivains allemands. Les deux organisations ont les mêmes buts (sauver, maintenir et soutenir la littérature allemande, et faire front commun contre la barbarie nazie), et au-delà ce sont en partie les mêmes personnes qui s’y engagent, p.e. Heinrich Mann comme président d’honneur et Alfred Kantorowicz de nouveau comme sécrétaire général. Et c’est dans cette fonction-là, que Kantorowicz est parmi les organisateurs de l’évènement supérieur de l’exil français : le Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, qui se déroule en juin 1935 dans la Mutualité à Paris sous la responsabilité de l’Association de défense des écrivains allemands.
Plus de 3.000 visiteurs internationaux participent. Plus de 250 auteurs et personnalités de 38 pays participent activement, parmi eux les plus grands noms de la littérature mondiale de cette époque. Comme la salle est pleine, on transmet le discours par mégaphone à l’extérieur.
La participation au congrès est le point culminant dans l’histoire
de la Bibliothèque. Plusieurs personnes, qui s’engagent pour la
Bibliothèque, contribuent de discours au congrès. En même temps il y a
dans les locaux de la Bibliothèque une exposition sur l’autodafé en
Allemagne, que beaucoup de participants du congrès visitent.
La Bibliothèque et l’association de défense des écrivains allemands
éditent dans le cadre d’une coopération la publication « Deutsch für
Deutsche » – « Allemand pour d’Allemands », une publication de textes et
de poèmes conspiratifs d’auteurs allemands, qui ne peuvent plus publier
en Allemagne - une anthologie de la littérature en exil, distribuée
clandestinement en Allemagne, vendu aussi en France, et conçue comme
contribution allemande au Congrès international pour la défense de la
culture.
Quand la Bibliothèque s’est fait acceptée comme un centre intellectuel de l’exil, l’Internationale communiste commence à s’y intéresser, et elle y impose en 1935 dans le context de sa politique front commun contre le fascisme hitlérien une fonctionnaire communiste comme directrice. Kantorowicz s’en va en Espagne, où il lutte au côté des républicains – comme beaucoup de collaborateurs et d’utilisateurs de la Bibliothèque.
Ainsi les fonctionnaires communistes prennent la Bibliothèque en
main. Kantorowicz rentre d’Espagne en 1938, et il retrouve une
Bibliothèque changée, dans un état de désorganisation, dechirée et
brouillée. Il démissionne et se retire dans le midi pour s’occuper de
son travail littéraire, avec l’aide financière de son ami Ernest
Hemingway. Ainsi Kantorowicz se sépare finalement de la Bibliothèque
qui était son „œuvre“.
Peu de temps après le début de la guerre en septembre 1939, la police française interdit l’Association de défense des écrivains allemands et confisque la Bibliothèque. Les collaborateurs et utilisateurs de la Bibliothèque disparaissent dans les camps d’internement français. Sans doute ce sont les troupes allemandes, qui détruisent la Bibliothèque après l’occupation. Jusqu’à ce jour on ne le sait pas précisément.
Susanne Wittek, avril 2011